Au carrefour de la pédagogie, de la politique et des cultures :
l’expérience du Centre interculturel de Vincennes à Saint-Denis
Intervention Annie COUEDEL (29/03/2002)

 Mon implication dans la vie universitaire a été constante depuis la création du Centre expérimental de Vincennes en 1969. Elle témoigne d’une réflexion sur le rôle de l’Université : quelle université pour quelle société ? (Le titre de ma thèse est en cela révélateur Pédagogie e(s)t politique). Les activités d’enseignement, de recherche et les activités administratives sont pour moi difficilement dissociables étant donné la nature de ma recherche et de mon enseignement et sont avant tout un engagement et une implication dans la réalité sociale à laquelle nous sommes confrontés quotidiennement (1).

 Ma recherche porte essentiellement sur la communication interculturelle et les facteurs psycho et socio-cognitifs qui interviennent dans l’acquisition d’une langue. Elle a démarré au début des années 70, remettant en cause les méthodes d’apprentissage des langues basées sur le stucturalo-behaviorisme. Il s’est agi d’inventer une pédagogie qui puisse convenir à des adultes étrangers venus poursuivre des études universitaires en France. Cette problématique de l’enseignement du français à des étrangers en France (FLS vs FLE) a pu se développer grâce au contexte spécifique du Centre expérimental de Vincennes de l’époque. Elle résulte du désir partagé avec les étudiants de sortir du carcan imposé par les méthodes et de mettre à profit la dynamique du contexte où ils revendiquent le droit à la parole. C’est ce qui m’a amenée à mettre sur pied, en 1977-78, un dispositif pédagogique expérimental — Pédagogie de projet : l’insertion/intervention – qui est devenu le terrain de ma recherche. Ce dispositif génère chaque année des projets en prise sur la réalité sociale dont les ramifications sont multiples et débordent le cadre universitaire. Le projet tel qu’il est envisagé ici est toujours peu ou prou « un acte politique ». On apprend aussi la langue pour intervenir dans des dispositifs sociaux qu’on envisage de modifier, ou tout au moins, dont on envisage la maîtrise. C’est la langue conçue dans son exercice civique, comme outil d’intervention sociale.

 Je ne travaille pas sur un objet académiquement constitué comme la linguistique, la psychologie, la psychologie sociale ou la sociologie, mais à la croisée de ces disciplines parce que la communication relève de plusieurs réalités et de plusieurs niveaux. Cette recherche m’a confortée dans l’hypothèse que la maîtrise du langage est indissociable de la maîtrise des situations. La « compétence pratique » au sens que Bourdieu lui donne (vs compétence linguistique de Chomsky) est acquise précisément dans la pratique. Il s’agit donc de créer des « situations-défi », selon l’expression de Paulo Freire. C’est en effet le contexte qui va engendrer la motivation d’apprendre comme une nécessité existentielle. C'est ainsi que m'est apparue la notion primordiale de pratiques sociales, notion que j'ai voulu approfondir en étudiant l'expérience d'alphabétisation de Paulo Freire au Brésil et la campagne d'alphabétisation à Cuba. C'est en m'appuyant sur la notion d'insertion/intervention sociale que j'ai créé avec mes étudiants le Centre Interculturel de PARIS VIII et des dispositifs de rencontres interculturelles qui sont devenus de nouveaux terrains d'expérimentation et de recherche : tenter d'analyser, à partir d'expériences nécessairement diverses, les corrélations, les dépendances mutuelles, les rétroactions entre l'activité sociale et la maîtrise linguistique n'est pas une manière de simplifier un travail de recherche.

Pourquoi un Centre Interculturel ?

L’idée d’un Centre interculturel  (2) est partie de mon UV « Langue et création collective de projets » du département Communication/FLE l’année universitaire 1983-84. Cette UV avait deux caractéristiques : un objectif, la réalisation d’un journal interne de l’université (ECHO-graphie) et une problématique, la communication et la confrontation pluriculturelle. C’est à partir de ces caractéristiques, qui avait placé les étudiants dans un rôle actif d’intervention à l’intérieur de l’université que s’est dégagé l’idée « d’en faire davantage » pour élargir les contacts interculturels, pour affirmer le rôle important des étudiants étrangers dans l’université, et la richesse de leur apport, et finalement pour faciliter leur insertion dans le milieu universitaire français.

Est ainsi apparue l’idée de créer un lieu, où les étudiants français et étrangers pourraient se rencontrer, et confronter leurs itinéraires, et grâce auquel pourrait se concrétiser ce qui au fond a toujours été – sous des formes idéologiques diverses – une ambition de Vincennes : inventer une nouvelle culture. Le nom a été vite trouvé : « Centre Interculturel », et le projet a vite suscité l’intérêt passionné d’étudiants, de membres du personnel de l’université et d’enseignants. Encore fallait-il frapper un grand coup pour lancer l’idée, obtenir reconnaissance et crédit, atteindre davantage de personnes, etc. C’est alors qu’a été décidée – dans l’enthousiasme – l’organisation d’un festival interculturel pour la fin de l’année universitaire 1984, diverses UV du FLE se donnant pour thème la préparation de cette manifestation.

De ce festival, il n’est pas question ici de faire une relation détaillée. Disons simplement qu’il a combiné des spectacles – de la musique, mais aussi du théâtre, de la vidéo, du cinéma – une exposition de gravures et de sculpture remarquable, des débats universitaires, des manifestations sportives, sans oublier défilés de maquillages, stands de cuisine de plusieurs pays, etc. Ce que nous voulons surtout faire apparaître c’est le caractère extrêmement dynamisant de cet événement : nombre d’étudiants que l’on n’avait connus jusqu’à présent que comme de sages consommateurs d’UV se sont révélés animateurs, organisateurs, artistes mais tout aussi ouverts à des tâches plus simples voire triviales, tant il est vrai que dans ce grand mouvement collectif la distinction entre les missions nobles et les tâches de tous les jours, il n’y a pas à établir de hiérarchie de dignité. Pour les enseignants aussi et les membres du personnel , cet événement a été une ouverture : classiques et routiniers aux yeux d’un regard superficiel, ils ont su trouver ou retrouver un esprit d’initiative et une originalité que les sceptiques ne leur reconnaissaient pas jusqu’alors. Une chose en tout cas est évidente pour tous : que l’énorme potentiel de l’Université peut « précipiter » en des réalisations qui donnent aux murs de notre lieu de travail une véritable vitalité culturelle.

Cette initiative a-t-elle abouti ? Il est vrai que le Centre interculturel a eu bien du mal à sortir des cartons. C’est après trois années d’activités multiples – journées à thèmes, expositions, débats, performances théâtrales, etc – et son festival annuel que le Président de l’Université a accordé un local au CIVD ainsi qu’une subvention annuelle. Le Centre doit la pérennité de son existence aux initiatives prises par les étudiants des UV-ateliers d’expression et communication : « Conception et réalisation de projets » du département Communication/FLE qui trouvent un lieu d’accueil pour les poursuivre et en impulser de nouvelles. Les actions du Centre ont rapidement débordé le cadre de l’université puisque dès l’année 1985, le CIVD a organisé en liaison avec l’OFAJ (L’Office Franco-Allemand pour la jeunesse) des sessions tri-nationales et des échanges avec les universités de Hambourg et de Milan. Depuis ses actions se sont étendues aux cinq continents. En Afrique, cet été, pour la construction d’une bibliothèque, dernier continent où le CIVD n’avait pas encore monté de projets. Nous ne reviendrons pas sur le Triangle de l’Ecumeur (3), cette grande aventure commune à trois universités d’Amérique du nord et du sud – USA, Colombie, Mexique – à l’Université française du Pacifique, à celle d’Irkoutsk sur le continent asiatique. De ce projet « gitan », comme l’a un jour baptisé Mike, ont été partie prenante Nicole Blondeau enseignante à Paris 8, Mike Arons de West Georgia University, Nacer Khelouz de Pittsburg University – tous trois intervenants dans ce colloque – et tant d’autres tel Marcos Gonzales de l’Université Distrital de Bogotà, sans oublier Tatiana Kalentieva de l’Université des Langues d’Irkoutsk et Guy Fève, alors en poste en Polynésie, avec lesquels nous avons démarré ce projet.

De ces expériences sommairement rappelées un certain nombre d’enseignements peuvent être tirés, dans la mesure où ils suscitent des réflexions sur les possibilités de développement d’actions culturelles dans le cadre d’une université sous forme de prise en charge collective.

Tout d’abord, la relation établie à Paris 8 entre pédagogie et action culturelle. C’est parce que nombreuses sont les unités de valeur dans lesquelles le travail des enseignants et des étudiants est centré sur la production et la création, faisant de ce travail un véritable outil pédagogique. Et c’est ce choix pédagogique initial qui permet tout naturellement de passer à ce que l’on dénomme « action culturelle ». Quel que soit le type de production qui se fait : journal, gravures, expression théâtrale, films vidéo, ou plus ambitieuse, la réalisation d’une bibliothèque au Togo, l’important est que l’activité universitaire ne soit pas conçue seulement en termes de savoir sur quelque chose, mais aussi en termes de réalisation pour quelqu’un d’autre. Ce qui signifie qu’il ne s’agit pas là de création cherchant uniquement à satisfaire l’enseignant (pour avoir une note, ou un « crédit »), mais de productions destinées à un public (même restreint), dont on attend des réactions, et sur lequel on cherche à avoir un impact.

Ensuite, mais certainement aussi importante pour nous, est la dimension politique de cette activité culturelle. Elle s’inscrit, il faut le dire, dans la tradition de l’Université de Paris 8-Vincennes qui n’a pas réellement disparu en dépit des changements idéologiques de notre société. Cette dimension a plusieurs aspects. Tout d’abord cette pédagogie a été mise en place dans la foulée des activités politiques des années 70, dans la mesure où elles impliquaient un rapport de coopération entre enseignants et étudiants pour réaliser un objectif commun.

Cette attitude a été particulièrement marquée au département de Français Langue Etrangère, qui s’est trouvé au centre des luttes des étudiants étrangers pour leur reconnaissance dans l’institution universitaire. Une pédagogie de la langue a été progressivement élaborée à partir de l’activité politique qui s’était menée, mettant l’accent sur l’apprentissage de la langue par la pratique de la communication à l’intérieur de situations réelles où l’étudiant était conduit à apprendre et pratiquer la langue, mais aussi les divers codes culturels qui lui sont liés, grâce à une dynamique l’impliquant personnellement dans un projet, et dans une action. Que cette action soit directement politique, ou politique parce que culturelle ne change rien.

Il ne s’agit pas ici de politique politicienne ou militante. Mais pour comprendre l’énorme investissement des participants, que ce soit pour l’organisation d’un festival, la mise en place d’une rencontre pluririnationale et intercontinentale – Le Triangle de l’Ecumeur –  ou la construction d’une bibliothèque en Afrique, il faut se rendre compte que les étudiants trouvent d’autres enjeux que le désir de faire une « production culturelle » – encore que ce désir soit aussi présent. Le désir de montrer que ce qui se fait dans une université expérimentale vaut la peine d’être connu.  Et entre autres, que les autres cultures – celles de chaque participant, notamment des étrangers – fait partie de LA culture. En un mot, que ce festival interculturel ou la bibliothèque d’Akoumapé fait partie de l’élaboration d’un choix de société, ce qui est fondamentalement une activité politique.

Tout cela : le politique et la pédagogie, serait sans doute insuffisant pour que réussissent ces projets, s’il n’y avait la situation particulière des étrangers à Paris 8. Important par leur nombre (25%), ils le sont aussi par la diversité, et par le rôle qu’ils jouent dans l’université : en dépit d’évolutions récentes, ils n’y apparaissent pas comme une minorité honteuse d’elle-même désireuse avant tout de s’acculturer. Au contraire, ils rejoignent une attitude d’un nombre important d’étudiants et d’enseignants français pour qui la présence d’un grand nombre de cultures dans l’université est une richesse et non une difficulté. Ce qui les conduit souvent à jouer un rôle moteur, y compris dans les organisations étudiantes et dans diverses manifestations culturelles ou politiques. Le fait que ces manifestations soient interculturelles entre en résonance avec cette sensibilité diffuse de l’université.

Dans une moindre mesure, mais perceptible cependant, cet engagement interculturel est porteur de valeurs ou d’intérêt pour une partie de la population environnante. Ce que l’on entend par diffusion culturelle prend un sens nouveau : non pas diffuser des modèles universitaires de culture, mais partir de ce qui est pour provoquer rencontres et confrontations, au sein d’une création commune. Il existe à Vincennes, et certainement dans un grand nombre d’universités, des richesses et des désirs qu’il faut repérer et encourager, de nouvelles perspectives d’enseignement de et par la recherche et la création qui peuvent déboucher sur une action culturelle commune aux étudiants et aux enseignants.

Encore faut-il une volonté. Volonté parmi le corps universitaire de repenser profondément la fonction de l’université et les caractéristiques d’une institution dont les critères et les formes de légitimité ont changé. Volonté politique, bien sûr, mais aussi encouragement à des activités non-traditionnelles (4).

Annie Couëdel
Maître de Conférences en Sciences de l’Education
Département Communication/FLE
Université Paris 8 – France

(1)Blondeau N., Couëdel A. (2002) « Une pédagogie critique à l’université », in Pratiques de formation (analyses), Formation Permanente, Université de Paris 8.

(2) Site internet du Centre Interculturel : http://www.ipt.univ-paris8.fr/~civd/parcours

Il a été réalisé par un groupe projet du 1° semestre de l’année universitaire 2001-2003. Il  retrace l’histoire du CIVD et rend compte des projets réalisés depuis 1984.

(3)Couëdel A., Blondeau N., Kalentieva T. (2001) « Interculturalité et lien social : un dispositif de rencontres internationales. Le Triangle de l’Ecumeur », in Dialogues et culturen n° 45, actes du XX° congrès mondial des professeurs de français, revue de la Fédération Internationale des Professeurs de Français (FIPF)

(4)De larges extraits ont été tirés du texte  d’A. Couëdel, M. Courtois et M. M..Daghari :« Cultures/Pédagogie/Politique », communication du CIVD au colloque de Dijon Action Culturelle en Milieu  Universitaire (14-17/11/1984) publiée en 1988 dans les Cahiers de Seitar-France (Société pour l’éducation, la formation et la recherche interculturelle).

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