I.
En quoi un voyage est-il davantage qu'un simple déplacement? Un banlieusard «voyage-t-il» chaque jour entre son pavillon engazonné et son bureau moquettisé dans sa voiture climatisée? Le Club Med, avec ses garanties de confort uniforme, nous fait-il vraiment «voyager»? L'homme d'affaire ou le professeur faisant la navette entre Paris et Pittsburgh sont-ils des «voyageurs»? Faire confiance à la l'intuition linguistique, qui nous souffle que non, implique que l'on essaie de cerner plus précisément ce qui fait l'essence du voyage au-delà (ou au coeur) du mouvement relatif des corps les uns par rapport aux autres.Passons vite — puisque nous aussi sommes en mouvement: mon curseur sur l'écran, vos yeux sur la page — sur les traits sémantiques les plus superficiels (longueur du déplacement, son aspect optionnel, exceptionnel, exotique, etc.). Aux linguistes, préférons l'écrivain: Diderot rédige en 1772 un Supplément au Voyage de Bougainville. Effeuillons les sens imbriqués de son entreprise.
Avec son Voyage autour du monde, par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L'Étoile de 1771, Louis-Antoine de Bougainville n'avait certes rien du commuteur. Quel plus bel exemple de «voyage» que celui-ci? Tourner en rond, certes, mais pour faire le tour du monde. Déplacer son corps d'humain toujours dans la même direction pour le voir se retrouver en fin de compte à la même place: peu d'expériences sont plus transformatrices. Vous vous retrouvez bien au même endroit, mais pas la même personne; vous vous superposez en quelque sorte à votre être précédent; vous êtes désormais double, avec la couche surajoutée qui ne correspondra jamais pleinement à la couche prééxistante. C'est comme si le tour du monde — avec le décalage horaire d'un jour à répéter deux fois en traversant le Pacifique — vous affublait du supplément d'un second être qui mime sans y adhérer les gestes devenus bouffons de votre identité originelle. Astronautes et Semester-At-Sea alumni appellent le traumatisme de cette coïncidence inaccessible "Re-Entry". Tout circumnavigateur en souffre plus ou moins. Et c'est dans la mesure précisément où l'on n'en sort pas intact que l'on peut dire avoir — vraiment — voyagé : se sentir passer du domaine de l'existant (animal) à celui du supplément (humain).
D'où la nécessité pour un Autre (Diderot, ou un Ailleurs: there, y, da) de venir faire parler ce supplément: Car c'est seulement de la plume de cet Autre que j'entendrai proférer ma vérité. Quelle est cette vérité de Bougainville que Diderot révèle par ce détour du monde que fait résonner le Supplément? La vérité du voyage: comme tout voyageur, le circumnavigateur a fait davantage que déplacer son corps sur la surface du globe, davantage que naviguer sur les mers et les océans. Ce corps s'est trouvé rencontrer (au sens physique du choc des particules dont les trajectoires se croisent) d'autres corps, y compris d'autres corps humains. Bougainville a été, à la façon de Christophe Colomb, ce que l'on a appelé jusqu'à récemment, non sans insouciance, un découvreur: quelqu'un qui fait accoster ses bateaux là où jamais la main (blanche) de l'homme (moderne) n'avait encore mis son pied (d'Occidental). Parenthèses ajoutées, précisément, par le supplément diderotien.
En tant que capitaine de l'Encyclopédie (autre circumnavigation, du savoir humain, cette fois, et sans sortir de sa robe de chambre: seuls les yeux se déplacent), Diderot prend la peine de dégager les enjeux de cette rencontre, de ce choc des civilisations dont on feint de croire, avec une naïveté proprement aterrante, qu'il a fallu Ousama Ben Laden pour nous en rappeler la violence. Qu'est-ce qu'un découvreur? Le vieillard tahitien l'explique avec une rigueur très actuelle en plein visage de Bougainville: toi, le Blanc, le moderne, l'Occidental, tu n'es qu'un "chef de brigands" qui, sitôt qu'il a fini son tour du monde, voit se précipiter dans sa trace des meutes d'"hommes ambitieux et méchants" avides "d'enchaîner, d'égorger, d'asservir", aussi arrogants de leurs "inutiles lumières" que furieux dans la recherche de ce qui (ne) pourra (pas) satisfaire leurs "besoins superflus". En janvier 2003: besoins en pétrole. Que mérite l'homme blanc, demande l'Otaïtien (mis en scène par cet homme blanc qu'est Diderot)? "Aucun sentiment de pitié, car tu as une âme féroce qui ne l'éprouva jamais": puissent les éléments "t'engloutir" dans les abîmes marins, ou sous les décombres de tes tours jumelles!
Tel est bien le supplément (indésirable) qu'apporte un vrai voyage: non pas seulement une petite addition qui viendrait tranquillement s'ajouter à une collection de photos ou de bibelots, mais la violence d'un excès qui ébranle toute la chaîne des connaissances, la fait vaciller dans ses certitudes, et menace de l'engloutir dans ses contradictions. Re-entry, comme le retour sur soi (perçu comme un détournement) de cet opérateur de voyage qu'est un avion contre la modernité de nos gratte-ciel. Détournement de Bougainville par le militantisme anti-colonialiste de Diderot. Détournement de Diderot par le supplément mal recollé d'un tour du monde du troisième millénaire.
Le voyage est tout à la fois perçage (des apparences) et forçage (des déséquilibres). Il est surtout frayage de voies nouvelles. Colomb, Bougainville, Diderot ont en commun d'être des inventeurs, des corps et des cerveaux qui in-veniunt, qui vont-dans, in-vestissent des espaces nouveaux (de géographie ou de pensée). Que nos navires traversent des mers inconnues, que nos paroles volent vers des oreilles peu familières, que nos yeux suivent des arrangements de phrases insoupçonnés, que des paquets de kilobytes affluent des serveurs les plus lointains pour s'afficher sur nos écrans — tous ces déplacements ne relèvent du voyage qu'en tant qu'ils ouvrent, en notre for intérieur, des voies d'eau dont on ne sait jamais a priori si elles sont vouées à nous abreuver ou à nous noyer.Faut-il dire que jamais encore l'être humain n'a tant voyagé qu'à notre époque? Le Club Med n'est peut-être au bord de la faillite que parce que son modèle a infusé tout l'espace social: se déplacer sans jamais échapper à la familiarité. Tout semble nous pousser à sillonner les océans, surfer sur le web, zapper entre les chaînes sans jamais décoller de soi-même, sans jamais faire l'épreuve du supplément. ( J'ai traversé l'Atlantique une vingtaine de fois en deux ans; trois cents pages de Spinoza m'ont fait voyager beaucoup, beaucoup, beaucoup plus loin. )
La poursuite du voyage humain — la poursuite du frayage et de l'invention de ce supplément à l'animal qui fait de nous des humains — exige de promouvoir des institutions permettant à chacun de désirer tenter l'aventure d'un tel voyage. C'est de cette promotion (de ce mouvement vers l'avant) — et non de la menée d'une guerre contre le terrorisme — que dépendront nos chances d'éviter de futurs engloutissements.
II.
Si les hallucinations collectives qui s'emparent cycliquement de la médiasphère pour fasciner les esprits sur de faux problèmes (le déficit, la war on drugs, la robe de Lewinski, le surplus, un sniper, le terrorisme, l'Irak) venaient à s'estomper l'espace d'un instant, si le consensus terrifiant qui règne sur ces hallucinations en arrivait par miracle à se fêler momentanément, on pourrait peut-être alors commencer à mesurer les enjeux d'une transformation civilisationnelle qui sous-tend et surdétermine tous les épiphénomènes dont nous nous laissons aveugler. Plutôt que du passage de «sociétés de discipline» à des «sociétés de contrôle», comme l'analysent (bien) Foucault et Deleuze, je proposerais de parler de la nécessité de supplémenter nos institutions de dressage par des institutions de voyage.On le sait, les institutions centrales des sociétés disciplinaires sont en crise. Les prisons se remplissent à craquer; les usines se ferment (dans nos pays riches); les limites de l'espace et du temps de travail se dissolvent; quant aux écoles, elles s'ensablent dans leur désarroi face à la déliquescence de l'encadrement minimal (familial, culturel) nécessaire à leur efficacité. En posant le problème en termes de «passage» et en distinguant entre deux modalités de procédures essentiellement restrictives (répression par menace extérieure vs manipulation des motivations intérieures), l'analyse foucaldienne ne met pas assez en lumière un phénomène plus radical et plus large. Comme le développe bien Maurizio Lazzarato dans son récent livre Puissances de l'invention. La psychologie économique de Gabriel Tarde contre l'économie politique (Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2002), l'essentiel à notre stade de développement des forces productives n'est plus seulement de limiter, de réprimer ou de pré-programmer ce que fera l'individu, mais aussi bien de le mettre en position d'étendre et d'élargir le champ des possibles.
Il ne s'agit pas là d'un «passage» au sens d'un dépassement: les institutions de dressage (en particulier celles en charge de l'éducation) sont aussi nécessaires aujourd'hui qu'hier. Derrière une intuition profonde et fructueuse, l'assimilation foucaldienne de l'école à la prison a eu tendance à masquer (chez les épigones) le mérite et la nécessité émancipatrice de l'entreprise disciplinaire. La liberté n'est ni donnée, ni spontanée, ni à situer dans le for intérieur (le mythique désir…) de l'individu; elle est une capacité qui s'acquiert, qui repose dans des structures collectives, et qui n'existe que comme le résultat d'une forme particulière de disciplinarisation. Toute émancipation est discipline, quoique toute discipline ne soit pas émancipatrice — bien loin de là même: inventer des institutions éducatives autonomisantes est sans doute aussi techniquement «miraculeux» qu'inventer une machine capable de se poser sur la lune et de revenir sur terre sans dommage.
Le rapport entre voyage et dressage n'est donc pas de substitution mais de supplémentation. En même temps que l'on «dresse», que l'on apprend à «marcher droit», il faut apprendre et motiver à faire des écarts (de temps en temps, au bon moment), à esquisser de nouvelles lignes de fuite, à forcer des portes qui résistent, à percer des voies d'eau qui puissent nous abreuver sans nous engloutir. Les développements technologiques accumulés dans le passé ont atteint une masse critique qui force désormais chacun (individus, entreprises, collectivités locales, Etats, fédérations transnationales) à optimiser ses capacités d'invention. Les discours contemporains sur la nécessité d'élever le niveau d'éducation d'une population pour garantir la «compétitivité» de son économie sont à la fois trompeurs (la disposition à inventer passe largement au travers des mailles statistiques que l'on utilise pour mesurer le «niveau d'éducation») et symptomatiques (la puissance d'invention est généralement en rapport — complexe — avec l'éducation, au sens d'accumulation de connaissances et de discipline intellectuelle).
Cette course à l'inventivité n'est pas en soi nouvelle. Son urgence et son exacerbation tiennent toutefois à ce qu'elle met désormais en compétition de plus en plus plus rapprochée tous les membres de l'espèce humaine. Ce faisant, elle sape les possibilités d'enrichissements par acquis extérieur qui ont nourri jusqu'à présent le développement des civilisations humaines. Elle crée aussi, en sus des structures traditionnelles, de nouvelles formes d'exploitation, de domination et de violence.
Elle exige surtout un nouveau type d'institutions. Si le propre de l'invention elle-même est d'être — ontologiquement — imprévisible, improgrammable, incontrôlable, on peut toutefois s'efforcer de mettre consciemment en place des conditions propices à son événement. Si l'essentiel du voyage tient au choc d'une rencontre avec l'imprévu, et si cet imprévu ne peut par définition être connu d'avance, on peut néanmoins programmer son parcours de manière à maximiser les probabilités d'une rencontre avec l'inconnu: une piscine du Club Med, une émission de TFI, un disque de Céline Dion sont certes des lieux possibles, mais pas des lieux probables de rencontre avec l'inconnu.
Des institutions de voyage sont donc (de plus en plus) nécessaires, en supplément aux institutions de dressage, pour contrebalancer les circularismes homogénéisants d'une médiasphère en voie rapide de devenir planétaire. Certains microcosmes académiques (FRIT), certaines associations artistiques (la scène jazz à New York dans les années 1980 ou à Chicago à la fin des années 1990), certaines entreprises éditoriales (Multitudes), certaines formes d'organisation politique (les Forums Sociaux Mondiaux) ainsi, sans doute, que certains laboratoires de recherche ou que certaines structures de management fournissent des exemples à petite échelle des formes diverses que peuvent prendre de telles institutions. Conformément aux intuitions de la biopolitique, mais contrairement aux connotations des «sociétés de contrôle», les institutions de voyage n'ont pas pour but de borner, de canaliser, de restreindre ou de superviser les mouvements des multitudes. Elles visent au contraire à promouvoir la production positive d'un supplément, d'un excédent: elles ne visent ni à censurer (discipline), ni à diriger (contrôle), mais à percer les murs invisibles du donné, à repousser les limites intérieures qui bornent nos rêves de voyage.
Toute la pensée qui, depuis trente ans, explore (et parfois mythologise) la notion de Différence, toute la réflexion pédagogique qui redéfinit les rôles respectifs de l'enseignant, de l'étudiant, de l'objet et de l'environnement éducatifs participent déjà de la construction de telles institutions. Mais l'essentiel du travail reste à faire: placer la question de la Différence sur le terrain politique et concret de la construction d'institutions. Au coeur de ce travail, notre voyage collectif vers ce supplément d'être qu'est l'humanité vient buter (avec mon curseur) sur la question centrale de notre époque: comment restructurer la médiasphère globalisée pour stimuler et cultiver le désir de voyage cognitif au sein des multitudes? En dépit de tous nos TGV, Boeing 747, A 320, nous sommes en rade. A vos yeux, vos doigts, vos pieds et vos esprits de nous mettre en route.
Dr. Yves Citton
Université de Pittsburgh