Au-delà des remerciements à tous ceux qui ont donné de leur temps et de leur énergie pour assurer le succès de ce colloque, et au-delà des auto-congratulations de rigueur, j'aimerais prendre un peu de distance pour réfléchir à la localisation institutionnelle de cet événement, et à ce que cette localisation peut nous suggérer sur notre rapport à la littérature.Plus simplement: comment se fait-il que ConcateNations se soit tenu sous les auspices d'un Département de Français et d'Italien? De par sa vocation officielle, un tel département est censé enseigner la langue, la littérature et la culture de la France et de l'Italie. Le colloque s'est tenu en anglais. On y a certes parlé de la langue française (au moyen-âge), de la société française (football, Attac), de l'évolution politique de la société italienne, mais ces thèmes se sont quelque peu dilués au milieu d'interventions sur le capitalisme cognitif, Goethe, l'Espagne du sud ou les intellectuels d'Etat aux USA. On ne saurait en vouloir à un observateur inattentif et un peu perdu qui se serait senti parachuté tantôt dans une réunion de politologues, tantôt dans une visite guidée de la synagogue de Tolède. Mais surtout, pour peu qu'il ait manqué quelques interventions (celles de Kevin Brownlee, de Christie McDonald, de Clark Muenzer et d'Antoine Compagnon), il n'aurait sans doute jamais entendu parler de littérature, de roman, d'auteur, de genre — bref il n'aurait eu virtuellement aucun moyen de savoir que le département organisateur se sentait le moins du monde concerné par l'objet littéraire.
Et pourtant la plupart des organisateurs vous diront qu'ils se considèrent comme des chercheurs en littérature, que leur champ d'élection et leur discipline première est l'étude littéraire, que l'enseignement des textes littéraires a un rôle essentiel à jouer dans l'éducation supérieure nécessaire à former les humains du XXIe siècle.
Est-ce là une contradiction, une trahison, une démission, une fuite en avant, un sacrifice aux disciplines ou à l'interdisciplinarité dominantes? Oui et non.
Oui, parce que l'étude des textes littéraires se caractérise par une méthodologie d'analyse textuelle qui n'a été que marginalement sollicitée durant le colloque. Oui encore, parce que l'interprétation des textes narratifs ou poétiques soulève un registre de questions — appelons-les esthétiques pour aller vite — qui sont au coeur de ce que notre discipline peut apporter d'original au dialogue des savoirs, et parce que ce registre a été presque complètement absent de ces deux jours de discussion. Notre choix de problématique et d'intervenants a donc impliqué une perte, une certaine mutilation du potentiel de notre discours de littéraires. Il est à mes yeux très problématique que les milieux académiques états-uniens paraissent souvent indifférents à cette perte. Une sensibilité éthique et politique propre aux départements de littérature de ce pays semble souvent se payer par une désarmante insensibilité esthétique. ( Les Français font un peu mieux dans ce domaine, même si une certaine obsession historicisante et une hypertrophie d'érudition leur bouchent là aussi une partie de l'horizon esthétique. ) ConcateNations, de par son projet même, a participé de ce défaut. Avons-nous donc contribué à «marginaliser la littérature» (pour reprendre les termes de l'intervention conclusive d'Antoine Compagnon)? Les mauvaises langues ne manqueront pas de souligner que i, comme nous invitait à le faire, on suit la trace de l'argent, on remontera à un programme (CWES) traditionnellement ancré dans les sciences sociales…
Notre projet sanctionne-t-il pour autant une démission en tant que littéraires? Pas forcément. Si les études littéraires passent par le développement d'une certaine sensibilité esthétique, elles se définissent aussi par la plateforme qu'elles offrent à la rencontre et à la mise en question des disciplines (sous les auspices d'une position d'autorité donnée au signifiant). ConcateNations s'est voulu une telle plateforme. Son but était de nous aider à imaginer le(s nations du) monde sous la figure de l'enchaînement: faire résonner ensemble les solidarités culturelles, les concaténations philosophiques, les alliances politiques et les chaînes de l'esclavage.Plus fondamentalement, les activités identifiées au XIXe siècle sous le nom de littérature ont de tout temps été le lieu de tensions et de disputes de frontières. Montaigne, Rousseau, Hugo ou Sartre, pour s'en tenir à des auteurs «littéraires» récemment étudiés dans des cours de «littérature» offerts par le département, ont composé leur oeuvre «littéraire» en synergie profonde avec une réflexion et des pratiques politiques auxquelles ConcateNations a été finalement assez fidèle.
Mais, en dernière analyse, la littérature n'est que ce qu'on en fait. Que ceux qui se sentiraient frustrés par la dissolution de l'objet littéraire dans les problématiques politiques de ConcateNations nous rappellent à l'ordre de la lettre. C'est précisément au rythme des reconquêtes alternées du domaine littéraire que se tisse la vie des textes que nous lisons ensemble.
Dr. Yves Citton
Université de Pittsburgh